Philippe Druillet
Philippe Druillet dans les années 1980 - Dessin Jean-Paul Aussel
Ces artistes qui viennent …d’ailleurs.
De mon point de vue, il y a ceux qui cassent des barrières, qui semblent venir d’une autre dimension tellement il est difficile de rattacher leur travail à ceux qui les ont précédé. Et les autres qui, indépendamment de toutes leurs qualités, sont un peu plus accessibles, avec des filiations moins surprenantes.
Bien entendu il est toujours possible de retracer les influences d’un artiste. Et rien n’arrive par une pure magie. Néanmoins, pour la plupart des artistes l’on peut voir de façon assez claire quelle est leur “famille”, et pour d’autres, au moment où ils rencontrent le public (et le succès), on se prend généralement un choc. En musique des personnalités comme Mozart, Bach, Hendrix, Les Beatles sont des pivots. Il y a un avant et un après. Hendrix reste une référence dans la guitare électrique, même avec une carrière très courte (si l’on oublie les années préparatoires en tant que simple accompagnateur), Mozart a apporté une “évidence” dans ses mélodies, il n’y a qu’à voir à quel point son Requiem apparaît dans des films, même si de nombreux compositeurs ont composé d’inombrables requiems.
Quand le grand public a découvert le monstre “Alien” créé par Giger (ainsi que ses décors), cette créature a révolutionné le film d’horreur/SF. Grace à Métal Hurlant je connaissais son travail, qui m’avait déjà bluffé avec son Necronomicon. Mais trouver la “famille” de Giger n’est pas évident. A contrario si Jean Giraud a produit le plus beau Western BD, Blueberry, son “papa” dans le western est bien sûr Jigé.
On aime ou pas, mais on ne peut rester indifférent.
Dans le cas de Philippe Druillet, c’est tout à fait vrai. La preuve en est que Goscinny, lorsqu’il prend la décision de publier Lone Sloane (“Les six voyages de Lone Sloane”) n’aime pas vraiment ces dessins surchargés, cette science-fiction totalement baroque. C’est à l’opposé de ce qu’il recherche dans son travail, et de son genre privilégié, l’humour. Mais il sent que Druillet doit être confronté au grand public, sortir du petit cercle d’initiés qui connait son travail en tant qu’illustrateur.
Et être publié dans Pilote à l’époque, c’est vraiment être jeté au regard de milliers de lecteurs et lectrices (on peut avancer entre 300 et 500 000 lecteurs hebdomadaires) qui achetaient le magazine, surtout pour Astérix, Achille Talon, Blueberry, etc. Et moins pour prendre de grands délires en plein dans les mirettes !
À 11 ans, Druillet me file une grande claque !
À 11 ans, je lis Strange, j’ai peut-être laissé tombé PIF malgré les séries qui me plaisaient et j’achète chaque semaine Pilote. En rentrant de l’école, le midi, je feuillette le journal tout en marchant et je tombe sur des pages d’Yragaël. Et c’est la claque ! Visuelle ! J’ai reçu ces pages avec un véritable effet “Vertigo”, inventé par Hitchcock, et que l’on peut voir dans cet extrait des Dents de la Mer (Jaws), si vous regardez ce qui arrive au chef de la police, Brody :
Liberté et défauts
J’ai pu poser une fois à Philippe Druillet cette question :
“Quand je regarde Lone Sloane 66 et ce que vous publiez dans Pilote un peu plus tard, les progrès sont énormes ? Quelle est l’explication ? Quelle substance magique avez-vous ingérée ?”
Pour que vous compreniez ma question voici un comparatif LONE SLOANE 66 et LES SIX VOYAGES DE LONE SLOANE, dont voici trois cases :
Lone Sloane 66
Certes Druillet n’avait pas beaucoup de temps, certes c’était mal payé (je crois pas du tout en fait). Et parfois l’on sent la volonté de l’auteur d’en “mettre plein les yeux”, comme ici :
la planche finale de Lone Sloane 66
Et voici un exemple (en noir et blanc) de l’album qui sera publié dans Pilote et par Dargaud : “Les six voyages de Lone Sloane”. Je vous ai trouvé une page avec un esprit similaire dans le maelstrom de corps happés par l’univers. Planche acquise par le Musée de Grenoble.
Philippe DRUILLET
1972 / 83,5 x 63,2 cm
Crédit photographique : Ville de Grenoble / Musée de Grenoble-J.L. Lacroix / © Adagp, Paris
Acquisition : Achat à la Galerie Carrel en 1977
L’explication de Druillet sur ses progrès :
Quand Lone Sloane 66 est sorti, un critique du journal Le Monde a descendu en flamme son travail. C’était déjà bien d’avoir un “papier” dans cette référence des quotidiens. Le problème étant que l’album était critiqué pour bonnes raisons, de “l’aveu” même de Druillet. Cela lui a mis un coup de pied au postérieur et il a bossé, bossé, bossé.
On sent d’ailleurs bien l’influence de l’un des dessinateurs de Tarzan, Burne Hogarth. Hogarth avait déjà fait un livre d’anatomie. Livre que je ne conseille pas trop, car il place vraiment des muscles partout de façon souvent excessive.
Les 6 voyages de Lone Sloane sont une révolution dans la BD, avec des doubles pages impressionnantes et un style graphique que l’on n’imaginait pas dans le 9e art. Bien sûr ces pages demandent beaucoup de travail, mais le succès est au rendez-vous, y compris une influence sur le plan mondial parmi les dessinateurs et illustrateurs.
Voici deux pages, avec un lettrage anglais (plus régulier que celui de Druillet). Deux pages qui ont impressionné plus d’un dessinateur avec leur perspective et la mise en page éclatée.
2 pages (en anglais) extraites des 6 voyages de Lone Sloane
Quand la faiblesse devient une force en dessin…
Comme beaucoup d’autodidactes Druillet ne sort pas d’un “moule”, il s’est créé sa culture seul. Et il ne s’est pas créé de barrière. Certains dessins sont totalement faux d’un point de vue anatomique. Par exemple des visages sont bien trop allongés, comme ceux des personnages de LA NUIT :
L’une des plus belles pages de l’album LA NUIT
Et c’est certainement parce que Philippe Druillet n’a pas les automatismes d’un dessinateur réaliste “académique” qu’il arrive à tordre ses créations. Là où savoir trop bien dessiner peut devenir un frein, car une fois que l’on a “dans les doigts” toutes les bonnes proportions, il faut se faire violence pour briser ce que l’on a appris.
C’est d’ailleurs exactement ce qu’a fait Picasso qui savait parfaitement dessiner de façon réaliste dès son adolescence, et qui a entrepris de tout déconstruire.
Alors, bien sûr, même en admirant le travail du maître français de la Science-Fiction et du Fantastique, je reconnais que parfois des erreurs me piquent les yeux, et que les pages et albums sont inégaux. Mais je préfère ces montagnes russes où l’extraordinaire, au sens propre, côtoie parfois un peu le malhabile, à d’autres productions graphiques plus constantes, mais moins surprenantes.
Quelques belles planches photographiées au salon d’Angoulême
Et pour finir, des extraits d’Yragael, l’album où j’ai découvert cet artiste.
L’original est immense.
On peut zoomer, il y a des détails partout !
Une épée certainement peu pratique, mais tellement belle !